Christian Saint-Etienne, Professeur titulaire de la Chaire J-B Say d’Economie industrielle au Conservatoire National des Arts et Métiers et Membre du Conseil d’Analyse Economique, a remis un rapport en juin 2009 au Président de la République francaise. Ce document est intitulé : " Quelle stratégie dynamique d’aménagement du territoire pour construire une France forte et harmonieuse ? ".On a assez peu parlé de ce rapport dont les analyses permettent de comprendre les évolutions en cours en matière d'aménagement du territoire. C'est à propos de la Normandie qu'on envisagera les conséquences de la doctrine contenue dans ce document.
Plusieurs éléments sont à prendre en compte selon Christian Saint-Etienne :
En gras des extraits du rapport suivis d'une analyse personnelle.
L’essor de l’économie entrepreneuriale de la connaissance se conjugue au
phénomène de globalisation de l’économie mondiale c’est-à-dire à l’intégration croissante des marchés de biens et services des pays industriels entre eux et avec les pays émergents. Elle s’accompagne de l’éclatement et de la relocalisation permanente des chaînes de valeur dans la production.
Analyse : Cela signifie que les transports revêtent une importance considérable. Les ports, notamment celui du Havre, ont donc un rôle à jouer dans ce processus.
La globalisation de l’économie mondiale n’est pas un phénomène homogène mais un phénomène de concentration métropolitaine : ce n’est pas la Chine qui se développe, mais d’abord Shanghai, Canton, Pékin, Hong-Kong. En 2000, les 38métropoles principales de l’Union européenne s’étendaient sur moins de 1% de son territoiremais accueillaient 27% de ses emplois et produisaient 29,5% de son produit intérieur brut (PIB).Enfin, l’agglomération du capital humain le plus créatif et le plus innovant est un fait universel dans le temps et l’espace depuis le début de la révolution industrielle.
Analyse : Il y aura certainement une volonté de concentrer tous les efforts sur la vallée de la Seine qui regroupe un grand nombre d'activités économiques et les autres zones où il y a une forte activité économique. Les secteurs éloignés seront nettement moins favorisés. La création du canal Nord-Seine envisage dans l'avenir une concentration de 67% du trafic français fluvial dans les bassins Nord-Seine-Oise. (
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Empêcher la densification et gêner la mobilité, c’est freiner la croissance.
Analyse : Des zones naturelles ou peu urbanisées connaîtront d'importantes modifications. Les secteurs situés dans des zones à développer ou localisés sur de futurs moyens de transport devront s'adapter. A titre personnel, on donnera l'exemple des plateaux situés le long de la Seine, le canal du Havre...
Ce n’est donc pas la concentration des hommes qui crée la richesse, mais c’est la densification maîtrisée, dans l’équilibre harmonieux des zones d’activité et des zones de loisir, qui crée la richesse par la multiplication des opportunités de contacts. En particulier, la métropole moderne ne rejette pas l’industrie car les services à forte valeur ajoutée s’appuient sur une industrie puissante.
Analyse : les industries situées en normandie, notamment, sur les rives de la Seine perdureront. Les transports urbains et interurbains seront développés.
Pour réussir le développement régional ou métropolitain, il faut « des rôles et responsabilités clairement répartis entre acteurs compétents, un leadership clair au niveau régional ou métropolitain, des attributions et méthodes claires et transparentes en matière de prise de décision et un mécanisme favorisant la coopération entre acteurs.
Analyse : créer un leadership clair au niveau régional c'est mettre fin au "millefeuilles territorial". Des choix seront faits entre le département et la région pour désigner l'entité chargée du leadership. Ce processus est d'ores et déjà officiellement lancé.
Les territoires français ont considérablement évolué depuis quarante ans mais les préjugés restent tenaces. Loin de la notion de ‘métropole – creuset de la création des richesses’, des conceptions archaïques décrivent des ‘villes – prédatrices’. Paris, face au désert français, serait évidemment le premier prédateur qu’il faut impérativement vider de ses fonctions supérieures quitte à ce que ces dernières dépérissent en dehors de leurs territoires nourriciers. Le fait que ces conceptions soient archi-fausses depuis quarante ans ne nuie pas à leur popularité.
Analyse : Paris revient en grâce. Il est désormais appelé à concentrer à nouveau l'ensemble des forces. D'après Christian Saint-Etienne, le fait de tranférer des fonctions supérieures en dehors de Paris peut entraîner leur dépérissement. On en déduit qu'il reste donc aux territoires, comme la Normandie, à accueillir les fonctions autres que supérieures...
Ainsi serait, dans un monde qui a certes beaucoup changé, retrouvé le souffle desgrandes années de la France, celles du Général de Gaulle, de Pierre Massé, de PaulDelouvrier et de Olivier Guichard. Le monde d’aujourd’hui n’est plus soumis aux mêmes déterminismes, mais il a tout autant besoin d’un État fort et visionnaire dans une économie en crise et en permanents changements.
Analyse: l'Etat veut redevenir " fort" et guider. La référence aux années 1960 et 1970 indique un retour à une manière plus autoritaire d'imposer des politiques d'aménagement. Il y a un recours théorique à la notion de crise pour justier cette évolution. Lorsqu'on sait que la division entre haute et basse Normandie a été un élément majeur de ces décennies, on a de quoi s'inquiéter. Si cette division a été décidée et pilotée "d'en haut" pendant cette période, on peut espérer que la réunification soit aussi dirigée "d'en haut" dans un futur proche.
Si l’on évoque le fait que l’artificialisation des territoires consomme de l’ordre d’un département français tous les dix ans, on sait moins que les forêts gagnent de l’espace au même rythme.
Analyse : l'urbanisation est dédramatisée puisqu'elle est compensée par la progression de la forêt !
L’Etat stratège favorise également l’installation sur son territoire des centres dedécision, de recherche-développement, de production et de distribution des entreprises internationales qui veulent s’implanter en Europe ou qui cherchent une base efficace de commandement et de production pour se développer dans le monde. L’Etat pourrait, en France, coordonner l’action de métropoles puissantes et de régions dynamiques disposant d’une fiscalité propre adaptée.Or la France dispose d’un remarquable réseau de villes de taille moyenne. Il faut s’appuyer sur ce réseau pour que tous les acteurs des territoires qui portent un projet, notamment dans le monde rural, puissent accéder rapidement aux décideurs et aux services à forte valeur ajoutée permettant la réalisation de ces projets. Il y a des villes de taille moyenne qui peuvent jouer un rôle clé dans ledéveloppement de l’économie : ce sont des pôles de rayonnement. Ce sont les villes qui permettent aux décideurs politiques, économiques et sociaux de se rencontrer, de s’informer, de se financer et surtout de décider à la fois pour eux-mêmes (acteurs sociaux et économiques) ou pour le bon fonctionnement et l’essor des territoires (acteurs politiques). Il y a eu un glissement au cours des quatre dernières décennies sur le territoire français.
L’opposition clé aujourd’hui n’est donc plus entre l’urbain et le rural mais entreterritoires structurés par des villes hiérarchisées en silos ou des territoires structurés par des pôles de rayonnement stratégique.
Quelle stratégie d’aménagement du territoire ?Il faut concevoir le territoire métropolitain français comme un ensemble territorialstructuré par trois réseaux de villes :- le Grand Paris, qui est potentiellement un attracteur global de premier rang. Un tel attracteur global se doit d’être un territoire disposant de quatre caractéristiques : des réseaux puissants de recherche et d’innovation comptant plus de 100 000 chercheurs ; une grande diversité d’activités et des systèmes de financement efficaces de PME en croissance opérant dans une véritable économie d’entrepreneuriat de la connaissance ; une densité maîtrisée assurant un équilibre entre espaces de production et de loisir
- les grandes métropoles, en nombre limité, dont certaines semblent hésiter entre une organisation hiérarchisée en silos et une organisation en réseau stratégique.
- Un grand nombre, une cinquantaine au moins, de pôles de rayonnement couvrant l’ensemble du territoire.
En dessous de ces trois niveaux, dans un monde rural plus diffus, des villes de10 000 habitants peuvent constituer des pôles d’attraction lorsqu’elles appartiennent à des pays constitués ou à des réseaux ruraux organisés. Les pays ou les réseaux, s’ils sont capables de s’organiser en intercommunalités, peuvent aussi entrer dans une démarche stratégique de développement appuyée par l’Etat stratège.
Analyse : les petites entités ont du souci à se faire. Le fait de favoriser les entités les plus peuplées ( ou celles qui auront développé un large réseau) incite certainement les dirigeants actuels en Normandie ( à Rouen, au Havre) à presser le pas afin d'obtenir un niveau de population leur permettant de faire partie des entités favorisées. Un regroupement au sein du Grand Paris irait dans ce sens d'une agglutination continuelle dans un magma de près de 10 millions d'habitants.
Le rapport contient plusieurs points positifs : les élus auditionnés ont dit qu'on ne pourrait revenir sur la décentralisation. Certains élus pensent qu'un réseau de villes peut avoir collectivement les caractéristiques d’une métropole. Il s'agit de paroles de bon sens que Christian Saint-Etienne exprime mais ne reprend pas à son compte. Le rapport indique que les élus locaux regrettent l'absence de l'Etat pour les guider. Sur ce plan, ils manquent de clairvoyance car, par leurs déclarations, ils offrent le meilleur moyen à l'Etat de revenir sur la décentralisation et sur leurs pouvoirs. Christian Saint-Etienne considère d'ailleurs que les élus pourraient mettre en oeuvre la stratégie de l'Etat. De plus, le rapport insiste - c'est positif - sur le développement de la Recherche, de réseaux de chercheurs et sur la nécessité d’évaluer les politiques publiques.
En conclusion, on se trouve face à une doctrine qui propose que l’Etat devienne à nouveau stratège et fort, dans la droite ligne des années 1960 et 1970. Il n'y a malheureusement aucune référence à l'Europe dans le rapport de Christian Saint-Etienne. C'est oublier que l'Etat français a transféré une partie de sa souveraineté à la Communauté européenne. Un retour à un style des années 1960 et 1970 est-il en cours ? est-il possible ? est-il souhaitable? Ce sont à ces questions que les protagonistes de la vie publique en Normandie ont à réfléchir et à répondre.